Une dépression française

La plupart des enquêtes d’opinion nous montrent des Français au pessimisme persistant, voire amplifié. Le « nous » collectif est déprimé. Pourtant le « je » individuel est beaucoup plus volontaire : une majorité de salariés, de cadres, de patrons de PME se déclarent plutôt satisfaits de leur situation personnelle. Mais dès lors qu’on leur parle de la situation générale ou même de la façon dont ils perçoivent globalement celle des salariés, des cadres ou des patrons de PME, le tableau est beaucoup plus sombre.

La France se trouve ainsi dans une situation paradoxale. Elle a objectivement traversé la crise la plus grave de ces 50 dernières années dans des conditions moins défavorables que la plupart de ses voisins, et pourtant son moral collectif est plus atteint.

Il y a sans doute beaucoup d’explications.

Notre système de protection sociale est l’un des meilleurs du monde mais l’Etat providence qui laisse filer les déficits n’est plus finançeable nulle part. L’égalité figure au centre de notre devise nationale et rend d’autant plus insupportables les excès du système économique et financier.

Il y a aussi bien sûr le phénomène de halo de la crise. Elle obscurcit l’horizon, développe l’inquiétude, la peur du déclassement. Elle conduit même chacun, dans ses réponses aux sondages, à se mettre en conformité avec une ambiance morose. Ne pas se déclarer exonéré des effets de la crise, c’est une forme de solidarité au moins verbale avec les Français qui sont réellement les plus touchés.

Le moment viendra où il faudra bien inverser la tendance, tout faire pour la reprise, repartir de l’avant, moins épargner, consommer davantage, investir dans l’avenir… L’économie est aussi affaire de psychologie collective. Il appartient à la majorité des Français, cette fois-ci pour des raisons de solidarité active avec ceux qui sont les plus défavorisés et ont besoin de la relance, d’y prendre leur part. A l’Etat de tenir le cap : ne laisser personne au bord de la route comme on le fait pour les chômeurs en fin de droits, alléger les charges des PME pour favoriser l’investissement et l’embauche, continuer à réformer le pays (même quand les effets n’en sont pas immédiatement perceptibles) pour le mettre en situation d’une meilleure compétitivité.

Au fond d’eux-mêmes, les Français sont parfaitement conscients que cette crise est mondiale, que des efforts collectifs et individuels sont nécessaires pour s’en sortir. Là est peut-être l’essentiel : ne pas nier la crise, ne pas non plus s’enfermer dans un pessimisme qui nuira à la reprise et, surtout, porter un espoir de sortie de crise pour faire émerger un nouveau modèle de développement plus équitable et plus durable.

2 Responses to Une dépression française
  1. Charles Merchin

    Monsieur Le Directeur,

    Je vous écris sur Facebook (si j’y arrive) et sur votre blog, espérant que ces quelques mots vous parviendront, malgré votre agenda surchargé, votre trop profonde connaissance des codes de la communication et l’expérience des hommes politiques qui est la vôtre.

    En tant que citoyen, et auditeur de quelques unes de vos interventions à Sciences Po, je me réjouis que vous soyez à la tête du SIG car vous êtes un homme de terrain, confronté tôt au réel économique et politique, comme en témoigne votre biographie en ligne sur votre blog.

    Mon propos est d’exprimer ici combien le citoyen que je suis, spécialiste de l’accompagnement des dirigeants, familier des concepts de l’intelligence émotionnelle, déplore que le SIG n’ait pas les moyens d’une politique à plus long terme et soit limité à être le relais d’actions fondées sur le court terme alors que vous êtes un fin analyste de la société, décrypteur des tendances de fond qui animent et malaxent la pâte sociale.

    C’est cet écart entre votre lucidité sur les mouvements de fond de la société française, la qualité de votre blog et les campagnes du SIG, certes très intelligentes, mais ignorant les règles des coups à plusieurs bandes du billard social, qui m’interpelle et au nom duquel je m’autorise ces lignes.

    Je fais un rêve que le SIG devienne le grand Maître de la pensée juste, celui qui façonne les esprits et les prépare à être des citoyens éclairés et responsables de la vie de la Cité.

    Prenons le thème des retraites à titre d’exemple. J’évite volontairement le mot « réforme » dont l’emploi seul suffit à mobiliser des millions de personnes dans la rue. Il en va de même du mot « bouclier » qui ne peut qu’hérisser ceux qui ne se sentent pas protégés, à un titre ou un autre. On pourrait atténuer sa nocivité en l’employant également dans des expressions telles que « bouclier syndical ».

    C’est un dossier qui prendra des années, ou tout du moins qui aurait été réglé cette année si le SIG avait, depuis des années, communiqué et avait eu les moyens de le faire intelligemment. Je précise ma pensée :

    Le SIG devrait pouvoir investir ou soutenir des leaders d’opinion que ce soit des films construits sur mesure, des groupes pop et rock, des chanteurs et des intellectuels. Des campagnes devraient se dérouler sur plusieurs années pour impacter les esprits.

    Imaginez un film avec des millions d’entrées comme « Bienvenue chez les chtis » qui ait comme thème l’âge de départ à la retraite, l’allongement de la durée de vie, etc. C’est autant de gens en moins dans les cortèges lors des grèves. C’est de telles œuvres qui façonnent l’imaginaire collectif et que l’on peut encourager. Il en va de même pour des humoristes et des chanteurs populaires.

    Ce sont ces nouveaux leaders d’opinion qu’il convient de séduire et convaincre. Ce n’est pas les dirigeants de PME ni les professeurs agrégés d’économie qu’il s’agit de séduire mais la France profonde et ses nouveaux leaders d’opinion. Ces derniers leaders traditionnels ont été baignés depuis des années dans une doxa idéologique qui les rend inadaptés à la vie économique réelle. Les nouveaux leaders n’ont pas encore été systématiquement identifiés ni mis à contribution, (à part dans le 93 par l’ambassade des Etats-Unis) même à l’insu de leur plein gré. Etre ami de Johnny Halliday, ou Line Renaud, c’est bien mais insuffisant. Jacques Attali a raison mais il n’a pas l’oreille des cohortes qui font les défilés et les élus. Le cercle vicieux est ainsi bouclé. Les people parlent aux peuple. Un nouveau suffrage censitaire est né. Une place est à prendre. Celle qu’il vous appartient de conquérir.

    Les politiques ont failli dans leur mission pédagogique. A force d’offrir au peuple des jeux il manquera de pain. J’ai le sentiment que c’est l’esprit de la vocation du SIG que de prendre le relais des politiques défaillants au nom de l’intérêt public de la Nation. Les politiques ont échoué dans leur mission et le peuple leur manifeste sa défiance en retour. Des partis peu scrupuleux surfent de surcroît sur cette vague de rejet. Nul n’est plus qualifié que vous dans le paysage institutionnel contemporain pour conduire cette réorientation de l’organisme que vous dirigez.

    Vous connaissez mieux que quiconque dans la profession, par votre parcours, les ficelles de la communication politique. Pourquoi ne pas les mettre en pratique

    Craignant d’abuser de votre patience j’arrête là.
    Je reste à votre entière disposition pour évoquer avec vous, plus en détail les nombreuses pistes ici esquissées. Je serai très honoré de participer à la réussite de votre mission à la tête du SIG.

    http://www.charles-merchin.com
    charles.merchin@usa.net
    42 avenue Montaigne
    75008 Paris
    06 60 76 77 31

  2. Thierry Saussez

    Cher Monsieur,

    Merci de votre propos, trop fourni pour être réellement commenté. Voici néanmoins quelques éléments de débat. Le Service d’Information du Gouvernement ne conduit pas une politique de communication sur le court terme. La grande majorité des campagnes gouvernementales porte, outre le recrutement, sur nos comportements dans les domaines de la sécurité routière, de la santé, de l’environnement, c’est-à-dire sur le mieux vivre ensemble. Ce sont bien des investissements de long terme. C’est d’ailleurs pourquoi les moyens qui restent sont insuffisants pour porter l’explication sur les nombreuses mesures et réformes décidées depuis trois ans ou sur la nécessaire pédagogie que vous appelez de vos vœux (particulièrement nécessaire aujourd’hui dans le domaine économique). Nous menons effectivement des réflexions sur les relais mais la communication publique a ses règles de mise en concurrence, de transparence, d’utilisation de l’argent public qui ne permettent pas, comme vous le dites, « d’investir » sur tel ou tel leader d’opinion potentiel.

    Je réfléchis également, avec toutes les contraintes déjà citées, à de nouvelles formes de communication publique rendues nécessaires par l’évolution de la consommation des médias, des usages, des applications.

    Néanmoins, ne soyons pas pessimistes. Il y a, c’est vrai, au quotidien les rumeurs, les rancoeurs, les humeurs. Mais il y a aussi une opinion qui s’attache, au moment des grands choix, à des actes lourds qui ont marqué la conscience collective. Le volontarisme réformateur en est un bon exemple. Le pilotage de la gestion des crises, aux niveaux européen et mondial, en est un autre.

    Bien à vous.

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