Dominique Strauss-Kahn

Je ne suis pas du genre à accabler une personne dans la tourmente ou à me réjouir des difficultés d’un camp qui n’est pas le mien. Comme beaucoup, je suis choqué par ces images d’un homme menotté ou hagard dans un prétoire. Elles sont peu respectueuses de la dignité de la personne.  Il y a de quoi être effaré par le festival d’hypocrisie auquel nous assistons depuis quelques jours.

On semble découvrir la présomption d’innocence alors que le système médiatique français la foule aux pieds depuis des années, ne serait-ce qu’en vedettisant une mise en examen et en minimisant ensuite un non-lieu.

Les médias s’indignent de la façon dont la police américaine traite un prévenu mais  passent et repassent en boucle ces images censées être révoltantes.

On accable la justice américaine où l’accusation et la défense s’opposent clairement alors qu’en France où notre justice est censée instruire à charge et à décharge, tout le monde sait très bien que cette instruction se fait le plus souvent en sens unique, c’est-à-dire à charge.

Les leaders socialistes font part de leur émotion, le matin, et adaptent le soir, en urgence, leur stratégie avec un concurrent de moins.

Celui qui était élu d’avance sort du champ en 48 heures et François Hollande prend aussitôt sa place dans le monde virtuel des sondages à un an de l’élection.

Je traite de cette dernière question dans mon prochain livre sur la confiance et la défiance, la vraie vie et le monde virtuel…

Si vous le voulez bien, nous en reparlerons donc.

Un gros bémol

« Marine le Pen, le plébiscite ouvrier » titre le Journal Du Dimanche du 24 avril.
L’information provient d’un sondage Ifop/Paris-Match/Europe 1. La démonstration est apparemment éloquente : « La fille Le Pen recueille 36 % des voix chez les travailleurs (comprenez les ouvriers) ». Très loin devant Dominique Strauss-Kahn (17 %) et Nicolas Sarkozy (15 %).
Il y a juste un gros bémol (comme vient de le souligner très justement Le Canard Enchaîné). Dans un échantillon national de sondage comme celui qui a été réalisé, le nombre d’ouvriers interrogés est au maximum de 160, ce qui veut dire que « le plébiscite » de Marine Le Pen est basé sur la réponse d’environ 50 personnes.
Loin de moi l’idée de nier qu’effectivement Marine Le Pen réussit une percée notamment dans les classes populaires au détriment du Parti Socialiste et auprès des déçus du sarkozysme. Mais trop c’est trop. Il est temps d’arrêter cette exploitation abusive de données sommaires sans tenir compte des précautions méthodologiques expressément indiquées par les responsables des instituts y compris sur le sondage en question : c’est un résultat « à un moment donné » qui n’est pas prédictif du scrutin, et la marge d’erreur est d’autant plus importante que l’échantillon est faible.
Mais surtout, même dans cet univers où tout fait matière à vendre, à chercher le scoop, à privilégier le sensationnel, chacun devrait s’interroger sur la responsabilité qu’il prend non seulement à banaliser le Front National mais même à promouvoir Madame Le Pen.

Une impression de malaise

J’ai appris à connaitre et à aimer l’Afrique depuis longtemps, et plus particulièrement durant les 5 années pendant lesquelles j’ai eu la responsabilité d’assurer la promotion de la Cote d’Ivoire en Europe. Cette mission s’est brutalement interrompue fin 1999, lors du premier putsch militaire qui a ouvert une longue période de déstabilisation et de déclin de ce pays phare pour toute l’Afrique de l’Ouest. Une partie du destin du continent et donc du monde se joue en Côte d’Ivoire, et personne de raisonnable ne peut se désintéresser des drames humains, économiques, sociaux, géopolitiques que la guerre civile a entraînés. Personne de raisonnable ne peut, non plus, refuser de se féliciter de la fin de la folie meurtrière qui a marqué la chute de Laurent Gbagbo.

Pourquoi, dans ces conditions, ressent-on une impression de malaise, alors même que notre pays a été exemplaire  dans son intervention pour mettre un terme à cette situation ? Parmi sans doute bien des raisons, je veux en aborder deux qui tiennent à la couverture médiatique des événements.

La grande question qui semblait obséder de nombreux  journalistes était de savoir si des soldats français étaient présents dans la résidence présidentielle lors de l’arrestation du Président sortant. C’est une question dérisoire face à l’enjeu d’arrêter les tueries. Mais tout fait matière pour vendre, pour chercher le sensationnel, pour alimenter la polémique. On ne demande pas forcement aux médias de souligner le volontarisme du Président de la République française mais peut-être devrait-on au moins saluer le rôle moteur de la France dans la construction d’une société-monde qui défend la liberté des peuples, les droits de l’homme et la paix. Peut-être devrait-on aussi louer la capacité de nos forces armées à agir en faveur de nos ressortissants et à protéger les populations civiles.

Une autre raison de ce malaise tient aux images de l’arrestation complaisamment diffusées par les télévisions. Images détestables d’un homme en maillot de corps s’épongeant les dessous de bras et d’une ancienne première Dame, qui paradait quelques semaines plus tôt et se trouve là, seule, hébétée, abasourdie face à son destin tragique.

Trop de persiflage d’un côté pour ne pas approuver l’action de la France, trop d’obscénité de l’autre pour exploiter le scoop.

Il est vraiment des circonstances dans lesquelles on rêve d’un journalisme positif et même, disons- le, citoyen.

Ombres et lumières du web pour la communication publique et politique

Je viens de participer à un débat au Cristal festival de la publicité à Crans-Montana et suis heureux de partager  avec vous quelques réflexions que cet échange m’a permis d’exprimer.

Convenons d’abord que telle la langue d’Esope, le web porte le meilleur et le pire mais répond avant tout à un besoin. Jamais nous n’avons été mieux informés et même surinformés. Jamais pourtant les Français n’ont eu davantage besoin de s’exprimer, d’être entendus. Nous sommes dans une situation de surinformation et de sous-communication.

On ne peut pas traiter de la même manière la très grande variété de fonctions du web. Il y a les réseaux d’affinité du type « Les copains d’abord » ou Facebook, ce dernier, incontournable, commençant à être parasité par les identités détournées ou l’infiltration de réseaux. Il y a les blogs dont le développement est spectaculaire, le mode d’expression et de dialogue enrichissant. On trouve aussi tous les grands sites notamment médias, les portails de référence généralistes ou spécialisés et les forums autour desquels les échanges servent souvent d’exutoire, entre bile et bisbilles, se résumant régulièrement à « la communauté réduite aux  caquets » comme disait Louis Pauwels.

Les ombres sont nombreuses. La première est d’abolir, comme dans une immense émission de télé-réalité, la frontière entre vie publique et vie privée. On vient de le voir avec le licenciement  d’un salarié qui avait critiqué son entreprise ou la photo détournée d’un élu en maillot de bain. La seconde est la création d’un territoire incertain entre information et communication. Ce qui n’est pas au départ une information digne de ce nom pour les médias le devient du seul fait que ça buzz. Le mélange des faits et des commentaires accentue l’incertitude.

Troisième ombre au tableau, l’émergence de millions d’informateurs qui se prennent pour des journalistes (dont d’ailleurs ils se méfient) et qui diffusent souvent sans retenue, distance, déontologie, ni vérification des sources. Une autre ombre, au nom de la transparence, concerne l’exploitation de données confidentielles, d’enregistrements volés, de télégrammes diplomatiques détournés comme avec l’affaire WikiLeaks. Prenons garde à ce que la généralisation de ce type de procédé ne conduise à trouver banal de rentrer demain dans notre ordinateur ou notre portable.

Dernière ombre, la séparation de l’espace et du temps, la diminution de la contextualisation. On ne sait plus très bien d’où part le débat ni quel est son objectif, parfois même de quel sujet il s’agit, un échange en quelque sorte vidé de sens. Et pourtant, dans un monde de plus en plus complexe et de plus en plus fragmenté, se forger une opinion raisonnable devient un véritable challenge.

Face à ces menaces, il ne faut pas rester les bras croisés, ni évidemment imaginer que l’on reviendra en arrière, le web étant justement instantané, fluide, mobile, libre, y compris dans ses excès. Quant aux objets connectés, ils se compteront par dizaines de milliards dans un avenir proche. Il n’y a pas d’autre choix que d’y aller justement pour tirer le système vers le haut, y injecter de vrais contenus, donner du sens.

C’est un enjeu collectif qui concerne tous les citoyens, les intellectuels, les entreprises, les marques et bien sûr les sphères publiques et politiques.

J’ai déjà eu l’occasion, sur ce blog, de dire comment et pourquoi je me suis efforcé, à la tête de la communication gouvernementale, de contribuer à rattraper ce retard de l’État en multipliant les initiatives sur le net (consultations thématiques, fil.gouv, la plate-forme vidéo mutualisée de toutes les images en provenance des ministères et des opérateurs publics, plate-forme jeunes sur Skyrock, rationalisation des sites publics, France.fr, etc…).

Du côté politique,  nous avons également de sérieux progrès à faire. On cite souvent en exemple la campagne présidentielle de Barak Obama -la victoire embellit souvent les analyses- sans forcément aller chercher  les véritables innovations. S’il en est une qu’il faut retenir, c’est l’utilisation sophistiquée des technologies pour mobiliser, orienter et alimenter en instructions et argumentaires ciblés le militantisme sur le terrain.

L’enjeu est stratégique et passionnant. La puissance du réseau peut ainsi être mise au service de la proximité, d’un renouveau du militantisme pour aller au contact direct, humain, charnel de citoyens à convaincre et entraîner.

La technologie n’est plus synonyme de repli individuel mais d’ouverture, de citoyenneté et de ressourcement de la démocratie. C’est aussi ce que j’appelle tirer le système vers le haut.

Monde virtuel et vraie vie

Je souhaite partager avec vous 4 remarques tirées de mon expérience à la tête de la communication gouvernementale :

1-    Sur les sondages d’abord. Une opinion, c’est complexe, paradoxal, difficile à déchiffrer. Il faut beaucoup d’expérience, de connaissances, de prudence. Les sondeurs le savent. C’est pourquoi, la communauté de la communication et des médias doit s’interroger sur les conditions d’exploitation des sondages, sans aucune précaution, dans l’instantanéité médiatique.

Prenons l’actualité sur les retraites.

En simplifiant, mais c’est une bonne façon d’aller à l’essentiel, si vous demandez aux Français s’il faut réformer les retraites et le faire maintenant, ils disent oui. Vous noterez, au passage, qu’il y a là une rencontre exceptionnelle entre le volontarisme du Président et de l’exécutif et la conversion des Français à l’idée même de réforme. C’est une évolution culturelle majeure qu’on ne souligne pas assez.
Si vous leur demandez s’ils sont favorables à la réforme ou enchantés à l’idée de travailler 2 ans de plus, ce qui revient au même ; incroyable, ils répondent non.
Si vous leur demandez si, au fond d’eux-mêmes et tout compte fait, il faut bien en passer par là, ils vous répondent oui.
Et enfin, si vous les interrogez sur une alternative possible, ils vous répondent qu’il n’y en a guère.

Toute analyse d’une seule donnée est partielle, voire partiale, voire manipulatrice et bien sûr analyser le tout n’a pas assez d’impact pour faire la Une.

L’idée même de bataille de l’opinion perdue ou gagnée qui fleurit ici ou là est donc simpliste ou virtuelle. Ce que nous savons, en tout cas, c’est que la communication sur les retraites a ancré le consensus sur les enjeux, la nécessité de réformer, et que c’est bien l’un de ses rôles.

2ème remarque, elle concerne les experts. Il y en a d’excellents mais pour le reste, vous savez ce que l’on dit du consultant, c’est quelqu’un qui vous vend très cher des idées qu’il est incapable de mettre en œuvre pour lui-même. L’expert, bien souvent, c’est quelqu’un qui, pour être audible et médiatique, doit forcément vous annoncer le pire.
Vous avez entendu comme moi ces pseudo-experts, en exploitant un aspect justement partiel de l’opinion sur les retraites, nous dire que les Français étaient au bord de la révolte. C’est, toute proportion gardée, la même irresponsabilité que d’appeler les jeunes à descendre dans la rue.

3ème remarque, il existe une spécialité assez française. Je pense à la cohorte des dézingueurs qui font commerce de la critique permanente et du déclinisme. Je pense à tous ceux qui s’acharnent à cultiver le pessimisme, exploiter le moindre dysfonctionnement, tirer sur tout ce qui bouge et participent à une véritable entreprise de démoralisation nationale.

4ème et dernière remarque : tous ces facteurs : multiplication des sondages exploités à des fins événementielles, experts en quête de sensationnel, tendance au dénigrement se cumulent pour nous entraîner dans une sorte de frénésie plus accentuée encore par l’instantanéité du net.

Tout cela influence, bien sûr, pour partie l’opinion, l’humeur collective et nous entraîne dans une sorte de jeu, une fiction face à laquelle, comme disait Baudrillard, « le réel lui-même devient un grand corps inutile ».

Déjà, on parlait hier de la différence possible entre pays légal et pays réel. Nous voici face au risque d’une divergence entre un monde virtuel et la vraie vie.

On tiendrait peut-être là la clef de cette énigme française :

• Entre un « je individuel » parmi les plus optimistes du monde – 80 % des Français se déclarent heureux dans leur vie personnelle –

• et un « nous collectif » parmi les plus déprimés du monde – la grande majorité des Français déclarant que tout va plus mal.

Il y a certainement beaucoup d’explications que je m’efforce d’explorer à commencer par le fait, comme le disait à peu près Jules Renard,  que ce n’est pas le tout d’aller bien, mieux vaut aussi que les autres aillent mal.

Mais on peut aller plus loin : il y aurait d’un côté la vraie vie, la sphère personnelle, le proche, l’authentique et puis un univers collectif pour partie virtuel dans lequel s’exprimerait sans retenue une défiance réelle ou supposée.

Je n’en veux qu’une preuve : le prétendu rejet de la politique alors qu’elle reste le sport favori des Français et qu’en réalité, ce qui change, ce sont les formes d’appartenance et d’expression.

Si la communication publique doit être plus forte et plus réactive, c’est aussi et peut-être surtout pour montrer ce qui change, ce qui progresse, les verres à moitié pleins, tous les trains qui arrivent à l’heure dans la vraie vie et même par temps de grève.

Et, sur ce point, ne nous leurrons pas. Les moyens de la communication de l’Etat à tous les étages, que l’on estime aujourd’hui à 0,086 % de son budget global sont, non seulement infimes par rapport à une marque commerciale, mais sans commune mesure avec ceux d’un département ou d’une région dont certains élus se font une spécialité de critiquer la moindre de nos initiatives.

Il faut certes faire des économies mais lorsqu’on réduit ses dépenses, il faut plus encore s’expliquer, communiquer et renforcer la dynamique interministérielle. La communication publique n’est ni un luxe quand tout va bien, ni le SAMU en cas de crise. C’est une longue patience, un investissement productif d’information des citoyens et donc de démocratie.

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