Front National

Un gros bémol

« Marine le Pen, le plébiscite ouvrier » titre le Journal Du Dimanche du 24 avril.
L’information provient d’un sondage Ifop/Paris-Match/Europe 1. La démonstration est apparemment éloquente : « La fille Le Pen recueille 36 % des voix chez les travailleurs (comprenez les ouvriers) ». Très loin devant Dominique Strauss-Kahn (17 %) et Nicolas Sarkozy (15 %).
Il y a juste un gros bémol (comme vient de le souligner très justement Le Canard Enchaîné). Dans un échantillon national de sondage comme celui qui a été réalisé, le nombre d’ouvriers interrogés est au maximum de 160, ce qui veut dire que « le plébiscite » de Marine Le Pen est basé sur la réponse d’environ 50 personnes.
Loin de moi l’idée de nier qu’effectivement Marine Le Pen réussit une percée notamment dans les classes populaires au détriment du Parti Socialiste et auprès des déçus du sarkozysme. Mais trop c’est trop. Il est temps d’arrêter cette exploitation abusive de données sommaires sans tenir compte des précautions méthodologiques expressément indiquées par les responsables des instituts y compris sur le sondage en question : c’est un résultat « à un moment donné » qui n’est pas prédictif du scrutin, et la marge d’erreur est d’autant plus importante que l’échantillon est faible.
Mais surtout, même dans cet univers où tout fait matière à vendre, à chercher le scoop, à privilégier le sensationnel, chacun devrait s’interroger sur la responsabilité qu’il prend non seulement à banaliser le Front National mais même à promouvoir Madame Le Pen.

Les fantasmes sur le Front National

Dans son bloc-notes de l’hebdomadaire Marianne, Jean-François Kahn théorise comme d’autres sur la remontée du Front National et va jusqu’à imaginer une alliance future inéluctable entre une UMP affaiblie et un Front National revigoré.

Remettons d’abord les choses à leur juste place. Cette « percée » du Front National a été d’autant plus limitée qu’il a été éliminé du second tour dans plus de régions qu’en 2004 ce qui est quand même un indicateur de perte d’influence nationale.

Admettons aussi que le score du Front National et celui de la gauche sont apparus d’autant plus élevés que l’abstention d’une partie de la droite républicaine a été significative.

Et puis relevons que la situation est bien différente pour des élections présidentielles ou législatives, des consultations à enjeux forts et participation électorale massive.

Jean-François Kahn rejoint dans ses analyses la thèse de M. Todd, démographe, qui déclarait dans Libération du 18 mars « au point que, par défaut, le Front national se retrouve presque en situation d’occuper le rôle de la droite traditionnelle ». Il est vrai que M. Todd a de la constance dans l’analyse … et l’erreur. Il pronostiquait déjà, pour la présidentielle de 2007 un effondrement des deux grands partis qui selon lui « n’intéressaient plus personne » et un triomphe du Front National. On sait ce qu’il en est advenu.

Il me semble que nous sommes ici dans une sorte de fiction, d’obsession, la résultante d’une forme d’hystérie anti-Sarkozy.

Lorsque Nicolas Sarkozy, candidat aux présidentielles, fait reculer le Front National, il est accusé de courir après l’extrême droite. Et les mêmes, 3 ans plus tard, exagèrent à souhait la remontée du Front National, toujours pour l’accabler.

Certains devraient ouvrir les yeux, voir un peu partout en Europe une montée du populisme accentuée par la crise, les difficultés sociales, la peur du déclassement, sans commune mesure avec ce qui se passe en France. On ne fait pas baisser la fièvre en cassant le thermomètre mais en apportant des solutions, en réformant, en modernisant ce pays dans la perspective de la reprise, en prouvant – et c’est ce sur quoi Nicolas Sarkozy a été élu en 2007 – que le syndrome de la dépossession du politique par rapport à l’économie et la finance mondialisées n’a rien d’inéluctable.

Elle est bien là, au delà des anathèmes et des outrances, la vraie réponse à l’inquiétude et parfois la désespérance : avoir encore prise sur notre destin.

Juste un petit mot rapide avant le prochain papier.

En complément de mon billet sur Monsieur Badiou, lisez le dossier très éclairant de l’hebdomadaire Marianne publié cette semaine. C’est encore beaucoup plus effrayant que ce que je pensais ou écrivais. Et cela équilibre utilement la véritable promotion qui est faite, comme l’écrit Marianne, à ce « perdant dont l’originalité consiste à défendre tout ce qui a échoué ».

On retrouve ici la question obsédante pour les médias qui se posait avec Monsieur Le Pen : pas de censure, certes, mais pas non plus de cette complaisance racoleuse que l’on voit poindre ici ou là.

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